Les Jardinets à Luzancy

 

L’étude des actes notariés, des origines de propriété, des tables décennales, des archives communales, des cartes d’intendance, du cadastre napoléonien et de la généalogie m’a permis de reconstituer l’historique de cette maison et de ses propriétaires.


Située dans le canton des Jardinets, au nord du canton de Luzancy et à l’est du canton de Messy, cette belle et grande maison bourgeoise est au coeur d’un petit ensemble d’habitations bâties au 18e siècle, sans doute sous l’impulsion du Comte de Bercheny qui entreprit, à partir de 1730, la restauration puis l'agrandissement du domaine de Luzancy. En 1750, il fait ajouter au château, des pavillons, des corps de logis, et un théâtre, puis en 1770, il entreprend d’étendre le parc le long de la Marne et sur un vaste domaine parcourus de chemins, de larges allées, de jardins d’agrément, d’un potager, de gazons et de tonnelles ombragées. L’un de ces chemins - le Voyeau de la Haie Cousin - relie directement ce beau parc à l’anglaise à la rue Queline : il débouchait très exactement en face de notre maison qui, avec ses deux étages avec combles et ses trois corps de bâtiment, était, et demeure encore aujourd’hui, la plus haute et la plus importante, à cet endroit (cf. la carte postale ci-dessus). Des fenêtres du rez de chaussée et des étages, les propriétaires avaient donc une vue directe sur le parc du Comte de Bercheny ainsi qu’on peut le voir sur le plan d’intendance de 1787 et le cadastre napoléonien de 1830. Le chemin existe toujours et la vue est toujours aussi agréable, mais le parc, qui s’appelait «le bois de l’île» en référence à l’île Crouillard qui occupe la partie droite du chenal fluvial, a disparu pour laisser place à de grands champs qui s’étendent jusqu’en bord de Marne.


Construite avant 1779 et sans doute vers 1758 (mes investigations se poursuivent...), cette maison a été notamment habitée par les membres d’une des plus importantes familles de Luzancy : les Gatellier (dont le peintre Louis-Alexandre Bouché» est un descendant par sa mère, Hermantine Georgina Gatellier). Parmi eux, on citera Jean Pierre Gatellier «père» (1730-1816), Jean Pierre Gatellier dit «le jeune» (1758-1827), adjoint de mairie, ainsi que son fils Jean Pierre Gatellier (1785-1854), «homme actif, intelligent, mais tenace dans ses idées», adjoint sous la mandature du Général Claude Michaud et Maire de 1829 à 1843, et son petit-fils Jean Louis Ladislas Gatellier (1810-1883) qui fut lui aussi Maire de Luzancy, de 1864 à 1871. Ce dernier fut par ailleurs membre du Bureau de Bienfaisance, administrateur de la société musicale orphéonique, et vice-président de la Société de Secours Mutuels de Luzancy. En 1882, Eugène Mégret, architecte de la Ville de Paris, fit l’acquisition de la propriété et en 1900, il entra au Conseil Municipal sous la mandature de Xavier Letrou (1900-1904). Par un hasard extraordinaire, j’ai acquis une carte postale écrite en 1903 de la main d’Eugène Mégret à l’époque où il vivait aux Jardinets (cf ci-dessus) : c’est un document très touchant et magique car il nous relit au passé et à l’âme de cette maison. Ajoutons que cette carte est adressée à Ernest Giet qui est le père de Pierre Etienne Giet qui rachètera la maison 17 ans plus tard suite à un héritage en indivision (cf. liste des propriétaires). Un siècle après avoir été postée, cette carte est donc revenue dans la maison d’où elle a été envoyée.


On notera par ailleurs une continuité en même temps qu’une évolution dans les professions qu’exercèrent ses propriétaires successifs : Gatellier «père» et Gatellier «le jeune» étaient maçons, Gatellier «fils», également prénommé Jean Pierre, était maître-maçon, et le fils de ce dernier était géomètre arpenteur et membre de la Société d’Agriculture, Sciences et Arts de l’arrondissement de Meaux, tandis que Eugène Mégret, qui leur succéda dans cette maison, était architecte de la Ville de Paris. Tous furent donc des bâtisseurs qui, peu à peu, ont gravi les marches de leur spécialité, offrant ainsi un bel exemple d’ascenseur social rendu possible par la généralisation de l'enseignement public obligatoire au 19e siècle, et la mise en œuvre d’une authentique méritocratie.


C’est dire si, en raison de son ancienneté et de la notabilité locale de ses occupants, cette maison figure parmi les plus remarquables du village.


  
  
  


4 générations au fil des tables décennales :

Jean Pierre Gatellier «père», Jean Pierre Gatellier «le jeune», Jean Pierre Gatellier «fils», et Jean Louis Ladislas Gatellier.

Ils se sont succédés dans les murs de la maison des Jardinets qu’ils ont bâtie vers 1758 et occupée jusqu’en 1882.



En parcourant, grâce aux actes notariés, la liste des propriétaires qui se sont succédés dans cette maison au 20e siècle, on peut suivre l’évolution des professions au fil des époques : marchand épicier, journalière, négociant, plumassière, ciseleur, cafetier, emballeur, électricien, mécanicien, industriel, ouvrier spécialisé en accordéon, commercial, esthéticienne, réalisateur de documentaires, comédienne, violoniste, compositeur et enseignant. Et puis il y a les métiers qui traversent les époques (directrice d’école, employé de bureau, comptable, hôtelier, cultivateur), et ceux qui sont attachés aux traditions locales (tuilier, meulier) - sans oublier les rentiers.


Au fil des documents, on constate par ailleurs que les femmes sont très souvent divorcées, presque toujours à leur demande, et qu’elles se remarient parfois jusqu’à quatre fois ; le veuvage est également très fréquent, les hommes décédant quasi systématiquement avant leurs conjointes en raison de la pénibilité de leurs métiers et aussi des guerres, ce qui permet à ces dernières de se remarier et, ainsi, d’augmenter peu à peu leur capital. On notera à cet égard que les veuves, plus nombreuses, se remarient beaucoup plus souvent que les veufs, minoritaires. Ce sont également les femmes qui, à une exception près, apportent la maison dans leur héritage ou leur dot ; elles sont même parfois les acheteuses en propre. En revanche, ce sont toujours les hommes qui travaillent, les femmes étant en majorité, jusque dans les années 1950-60, entretenues par leur époux ou rentières de leur défunt mari. On notera au passage qu’aucun enfant n’a vu le jour dans cette maison depuis le milieu du 19e siècle jusqu’à 2016, et que plusieurs des femmes qui y ont vécu n’en ont jamais eu, ce qui les a naturellement dispensées de s’en occuper.


Une autre évolution, dont les documents portent témoignages, concerne le mode de désignation de la propriété : tandis que la maison et ses dépendances restent identiques, les notaires la décrivent en 1923 comme une «grande maison bourgeoise», en 1962 comme une «maison bourgeoise» (l’adjectif grand a été barré), et en 2004 comme «maison à usage d’habitation». Le politiquement correct et le post-modernisme issus des années 1960 a laissé des traces jusque dans les détails des actes de vente ! La grandeur et la bourgeoisie ne sont pas des valeurs à la mode : c’est le temps des barres de béton et de l’urbanisme «social». Profil bas. À mes yeux, malgré tout, les Jardinets sont bien effectivement une grande maison bourgeoise de campagne !


Parmi les couples qui vécurent dans cette maison, j’ai pu en identifier six qui sont inhumés à Luzancy : Pierre et Madeleine Mauroy, Jean Pierre «le jeune» et Marie Madeleine Gatellier, Jean Pierre «fils» et Marie Cécile Gatellier, Jean Louis et Louise Alexandrine Gatellier, Eugène et Eugènie Mégret, et Stanislas et Maria Dziergowski. Les Gatellier et les Mégret ont des concessions à perpétuité, au vieux cimetière adossé à l’église (les Mégret ayant acquis la leur en 1896), tandis que les Dziergowski ont leur sépulture au nouveau cimetière à la sortie du bourg. On ajoutera à cette liste Jean Louis Hugues dont, l’épouse, pourtant une Gatellier, est décédée à Paris où elle s’est installée après son veuvage.


Il n’est pas anodin d’étudier les cartes postales du début du 20e siècle : elles permettent de collecter de nombreuses informations et sont, à ce titre, une source précieuse pour établir une chronologie de l’Histoire locale et apporter des réponses à de nombreuses questions. Si, pour commencer, on observe le corpus des cartes postales de Luzancy de l’époque dite des «précurseurs», on constate, en dehors de quelques vues générales du village, qu’elles se rapportent à un nombre restreint de sujets récurrents : le château, la mairie et l’école, la poste, le pont suspendu, l’église, la colonie (scènes d’enfants dans le parc et les alentours proches du château), les commerces, et... la rue des Jardinets (rue Queline).


Tous ces sujets se rapportent à des lieux publics, à l’exception de la rue des Jardinets qui ne semble pas correspondre, a priori, à la définition d’un lieu public remarquable ou historique (château, Mairie, église, pont suspendu) ou quotidien (poste, auberge, école). La rue des Jardinets est non seulement la seule du village à faire l’objet de clichés photographiques utilisés pour l’impression de cartes postales, mais ces clichés sont très nombreux puisqu’on en compte une vingtaine. Il faut donc qu’il y ait une raison à ce choix iconographique apparemment injustifié. Il suffit, pour élucider cette énigme, d’observer que treize de ces cartes ont pour sujet notre maison : de face, du sud ou du nord, on la voit sur une période d’une vingtaine d’années sous toutes les coutures, à des saisons différentes, et animée de groupes variés. Pour qu’une habitation privée figure aux côtés du château, de la Mairie, de l’église et du pont suspendu dans les sujets de cartes postales de Luzancy, il faut qu’elle ait eu une importance particulière car aucune autre maison du village ne figure dans ce corpus avec une telle récurrence.


Il est donc indubitable que du fait de son ancienneté et de la notabilité locale de plusieurs de ses occupants au 19e siècle et au début du 20e siècle, cette maison était un point de convergence de Luzancy et que les éditeurs de photographies (Brindelet, Papillon, Regnault, Culmann, Brunot) étaient instamment invités à venir en faire le portrait lorsqu’ils étaient en quête d’images pour leur catalogue de cartes postales luzancéennes.


Cette circonstance très particulière nous permet, fait rare, de disposer d’une très belle iconographie plus que centenaire pour cette maison du 18e siècle acquise en 2014 - ce dont peu de propriétés peuvent se prévaloir. Nous allons observer ces images de plus près afin d’en tirer informations et anecdotes.


Commençons par dire que la croix de pierre, entièrement recouverte de lierre, que l’on voit en face de la maison sur les cartes postales des années 1900, fut construite au 18e siècle par Louis Tiphanne (ca 1732 - 1772), meulier de profession à Luzancy, et grand-père maternel de Jean Pierre Gatellier «fils», maire du village et propriétaire des Jardinets au 19e siècle. Aujourd’hui, la «croix des Jardinets» ne se trouve plus à son emplacement et nous ignorons encore ce qu’elle est devenue, mais elle est mentionnée dans «Notre petite patrie», la monographie rédigée vers 1950 par Messieurs Charles Chalamon et Marceau Rousseau, respectivement maire de la commune et directeur de l’école : c’est donc à une date encore inconnue de cette redoutable deuxième moitié du 20e siècle que ce témoignage du patrimoine et de l’artisanat luzancéens fut déplacé en un lieu inconnu ou tout simplement détruit.


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Vue aérienne de la maison dans les années 60/70 :





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