Les Jardinets à Luzancy

 

Qu'est-ce que qu'un prince russe des guerres napoléoniennes, un maréchal de France, un général d'Empire, le Roi Stanislas 1er de Pologne, la Reine de France sous Louis XV, Camille Corot, Ernest Chausson, Claude Debussy, Vincent d’Indy, Georges Bizet, Georges Courteline, et Roberto Alagna ont en commun ? Comme d'autres encore - peintres, artistes lyriques, écrivains, architectes - ils ont tous vécu, séjourné ou rendu visite à Luzancy, petit village situé aux confins de l'Île de France, aux portes de la Champagne.


> À la croisée des chemins : la route d’Allemagne.


Durant les deux derniers siècles, le village de Luzancy a été au coeur de quelques-uns des grands épisodes de l’Histoire de France.


En février 1814, les troupes russes de la coalition des Alliés occupèrent le village. Le Général Fabian Gottlieb von Osten-Sacken (1752-1837), qui prit ses quartiers au château, imposa à la commune ses exigences. Il en fut chassé peu après par l'armée impériale.


En septembre 1870, 3000 fantassins prussiens cantonnèrent à Luzancy ; le lendemain, ils furent remplacés par 200 artilleurs et 400 chevaux tandis que l'ambulance de Hambourg s'installait au château. Suivront l'artillerie wurtembourgeoise, en cantonnement, 1000 hommes du 38e R.I. prussienne et un immense troupeau de boeufs qui servira à nourrir l'armée assiégeant la capitale. Luzancy dut nourrir toutes ces troupes et la liste des réquisitions, s'ajoutant aux pillages, pesa lourd sur les charges de la commune. Dans le sens contraire, ce sont des convois de malades et de blessés, mais aussi de prisonniers français. Luzancy fut englobé dans un immense camp où séjournèrent des milliers de soldats Prussiens, Bavarois, Badois, Saxons et Wurtembergeois. La population fut réduite en esclavage, souffrant de la disette et se paupérisant par l'obligation de verser de lourdes contributions de guerre, sans parler du tribut humain : les vies offertes à la Nation par les conscrits du village. Napoléon III avait déclaré, peu après son coup d'État (le référendum de 1852) que "L'Empire c'est la Paix" : il avait été plébiscité par près de 8 millions de suffrages, contre 250000 - preuve que la minorité avait eu raison.


Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1914, les troupes allemandes franchirent la Marne et occupèrent le village. La veille, la population avait été évacuée vers l'Ouest (Orléans). Dix jours plus tard, suite aux victoires des troupes alliées, les Allemands se retirèrent, rapidement remplacés par les soldats anglais qui y organisèrent des postes de sentinelle. Durant la Guerre, le village eut à loger divers détachements d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie et de troupes coloniales qui séjournèrent plus ou moins longtemps. C'est également au cours de cette période que l'Hôpital Militaire fut installé au château. Celui-ci fut évacué en mai 1918 au moment de la rupture du front du Chemin des Dames et de l'avance allemande qui s'ensuivit. Le front se rapprochait dangereusement et les lignes ennemies n'étaient plus qu'à une vingtaine de kilomètres de Luzancy. Le village vit passer les troupes françaises en déroute et à nouveau, femmes, enfants et personnes âgées furent déplacés, vers Doue cette fois. Le soir même, un bataillon du 149e RI, une compagnie de chasseurs à pied, un escadron du train et une compagnie du 6e génie, soit environ 1500 hommes, occupaient le village quasiment vidé de ses habitants. La contre-offensive du 18 juin verra le front s'éloigner peu à peu. Cette fois, ce sont les soldats américains qui s'installèrent à Luzancy. Une ambulance américaine fut postée au château : elle avait pour mission de soigner les gazés qui affluaient par centaines. Plusieurs succombèrent et furent inhumés dans le parc du château. À ce campement militaire succéda, toujours au château de Luzancy, le "Comité américain des régions dévastées" qui installa en moins d'un mois un hôpital de 150 lits destinés à soigner les populations. Entièrement géré par des femmes ("American Women's Hospital n°1"), cette institution fit preuve d'un dévouement sans faille : l'action de ce corps médical s'exerça non seulement à Luzancy mais aussi dans de nombreuses communes voisines et jusque dans l'Aisne, tandis que des visites à domicile étaient organisées dans toute la région depuis ce point central. Avant de regagner les États-Unis, le titre de "Citoyenne de Luzancy" fut décerné à toutes ces dames et une collecte permit de leur offrir deux cadeaux : une toile du peintre luzancéen Jean Massé, représentant "La Marne à Luzancy", et un très symbolique "David ayant renversé Goliath" du sculpteur Antonin Mercié. Lors de cette cérémonie, les écolières du village prononcèrent un discours particulièrement émouvant. Quant à la commune de Luzancy, elle se vit décerner la Croix de Guerre "pour citation à l'Ordre de l'Armée".


En juin 1940, l'Histoire se répéta. Toujours situé à un lieu stratégique (entre la Marne et la ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg), le verrou de Luzancy fut la proie des combats. Le 12 juin, et durant trois jours, 3500 Allemands et 2500 Français, séparés seulement par le talus de la voie ferrée, s'affrontèrent violemment. Quelques jours auparavant, l'Hôpital Complémentaire, installé une fois de plus au château, avait été partiellement déménagé, abandonnant sur place une partie des installations ce qui permit de soigner dans l'urgence les soldats qui tombèrent à quelques centaines de mètres de là. Au cours de cet assaut, on peut évaluer à 500 les bombes et obus divers qui tombèrent sur le territoire de la commune ; un relevé indique que 225 obus ont atteint les habitations de Luzancy, dont une quarantaine sur le château et ses dépendances. Ces détériorations (canalisations d'eau et d'électricité détruites) évitèrent toutefois au château d’être occupé par les troupes allemandes. À nouveau, la population repartit sur les routes : 500 villageois quittèrent leurs foyers dans un climat de chaos, les autorités ayant perdu le contrôle du pays. Après un périple de plusieurs jours, le Maire de l'époque trouva refuge, avec un groupe de ses administrés, en Auvergne, à Yzeure, près de Moulins. Durant leur absence, le village fut la proie du vandalisme et des destructions inutiles, le vol ne paraissant pas le mobile de ces actions mais plutôt le dessein de tout saccager. Quant au pont sur la Marne et celui du chemin de fer, situés respectivement à l'entrée et au nord du village, ils étaient tombés sous les bombardements. Dès leur retour, les habitants enterrèrent les victimes qui étaient dans un état de décomposition très avancé, certains ayant été tués depuis une douzaine de jours. Au total, ce furent 53 soldats français et 9 Allemands qui furent inhumés dans la terre de Luzancy. Quatre ans plus tard, le village fut libéré - une fois encore - par les Américains : à nouveau, le village fut le théâtre de bombardements visant cette fois les installations de D.C.A. allemande installées dans la commune, et plusieurs combats aériens semèrent la panique dans la population. Les jardins du château furent écrasés sous deux bombes. Après la Libération, de nombreuses célébrations furent organisées dans ce petit village qui a tant souffert de la folie des hommes, notamment en décembre 1944 : un détachement de soldats volontaires hongrois vint à Luzancy pour rendre hommage au Maréchal de Bercheny, héros de l'indépendance hongroise, qui fut un des illustres propriétaires du château au XIXe siècle.


> Un foyer d’Art.


Entre ces tragiques épisodes politico-militaires, Luzancy a eu l'honneur d'accueillir des artistes qui, indéniablement, ont fait de cette commune un petit "foyer des Arts" au tournant des 19e et 20e siècles.


Luzancy fut tout d'abord un havre pour les Beaux-Arts : le peintre Louis Jean-Marie Rémy (1792-1869) venait chaque année y passer la belle saison avant de s’y installer en 1840 en devenant propriétaire de la maison du «Chers-Temps» où séjourna à de nombreuses reprises son ami Camille Corot, lequel suscita la vocation de Louis-Alexandre Bouché (1838-1911 ) qui lui-même suscita celle de Jean Massé (1856-1950), tous deux luzancéens. Géo Roussel (1860-1928 ) y acheta une propriété ("Les Vieux Toits") où séjourna également un autre peintre, Charles Gosselin (1833-1892). Luzancy accueillit encore deux élèves de Massé : Henriette Desportes (1877-1951), qui y vécut avec sa famille, et Suzanne Hurel (1876-1956), qui vint y étudier avec lui. Avant eux, Adolphe Louis Portier de Beaulieu (1820-?), qui initia Massé à l'art de la gravure, était venu s'installer à Luzancy : avec sa compagne, une lettrée, il y avait fondé vers 1850 "La Loge", un cénacle où se rencontrèrent des artistes, musiciens et hommes de lettres, parmi lesquels l'écrivain Jean de la Hire (1878-1956 ) qui y résida durant une année. Tout à côté, l’Auberge Heurtevin, fut également, dans les années 1870, un lieu de rencontre artistique où l’on pouvait croiser des peintres tels que Rémy, Corot, Bouché, mais également des musiciens, et notamment Georges Bizet, ainsi que l’a raconté dans ses mémoires le peintre paysagiste castelthéodoricien Frédéric Henriet (1826-1918).


Citons encore l'architecte Auguste Marteroy, ancien élève des Beaux-Arts, qui se fit construire une superbe demeure "aux Jardinets" et qui fut, entre autre, un des fondateurs en 1905 du Bon Bock, ce diner parisien où se rencontrait tout ce que les Lettres, la musique, les Beaux-Arts, le théâtre, comptaient de célébrités, et comme Marteroy recevait souvent chez lui de nombreuses personnalités, Luzancy fut quelque peu mêlée à la vie de cette belle société. Notons au passage que c'est dans cette grande maison que les Allemands installèrent leur QG durant la Deuxième Guerre Mondiale : une batterie de DCA était postée dans son jardin. Plus tard, son fils Paul, lui aussi architecte, fit l'acquisition des "Vieux Toits" pour s'y installer.


Il faut également citer de grands musiciens, tels que Ernest Chausson (qui vint y achever son Poème de l'Amour et de la Mer), Vincent d'Indy, Claude Debussy (qui y acheva son Quatuor à cordes durant l’été 1893), le violoniste Mathieu Crickboom (1871-1947), qui séjournèrent au château à la fin du XIXe siècle. On pourrait encore mentionner trois artistes lyriques qui eurent leur résidence secondaire à Luzancy : le ténor Gaston Dubois (1876- après 1952 ) et son épouse, la mezzo-soprano Tina Dubois-Lauger (1874- après 1942), tous deux de l'Opéra de Paris, qui y firent construire une maison que la soprano lyrique Marthe Rioton (1878-1966 ) racheta en 1930. Ces personnalités de la scène lyrique ne furent pas les seules à fouler le pavé luzancéen puisque, plus récemment, en 2003, Roberto Alagna est venu assister, à l'église du village, au mariage d'un de ses frères (Frederico, artiste plasticien et musicien) avec une jeune luzancéenne. Savait-il, lorsqu'il interpréta le rôle de Lancelot dans la récente production du "Roi Arthus" d'Ernest Chausson (Opéra Bastille, juin 2015), que le compositeur travailla précisément sur cette partition durant son séjour au château de Luzancy en 1893 ? Et savait-il qu'une autre personnalité avait été témoin de mariage dans cette même église, en 1912 ? Il s'agissait de Georges Courteline.


Il y aurait encore beaucoup à dire, notamment sur l'Histoire du château de Luzancy : la résidence du Comte Ladislas Ignace de Bercheny (1689-1778 ) puis du Général Claude Ignace François Michaud (1751-1835), la visite de la Reine de France (Marie Leczinska) et de son père, le Roi de Pologne (Stanilas Ier), et la destinée de ce bel édifice à partir de 1900, date à laquelle il fut transformé en école de plein air et colonie scolaire par la Caisse des Écoles du 18e arrondissement de Paris.


Luzancy fait donc partie de ces communes où les Français ont combattu, en 1814, 1870, 1914 et 1940, les armées d'invasion qui marchaient sur la capitale ; elle fut également un lieu de résidence choisi pour bien des artistes qui fuyaient le vacarme parisien ; et enfin, elle fut, grâce à sa colonie scolaire, le lieu où les enfants "malingres" qui "souffrent à Paris de conditions d'hygiène déplorables" purent retrouver "force et vigueur" grâce à un séjour de quelques mois en pleine campagne : c'est ainsi qu'on considéra que la commune participait "au bien-être et au bonheur des jeunes déshérités de Montmartre" - (citations extraites d'un article paru dans “La Vie Illustrée“ du 31 juillet 1905).



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... un peu d’Histoire

Claude Debussy au piano et Ernest Chausson à ses côtés. Été 1893, château de Luzancy.